«Il faudra faire un peu plus en sept ans qu’en 32 ans», estime François Gemin.

Chaque samedi, « Zéro Émissions » avec François Gemin, professeur à HEC et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, spécialisé dans le climat et les migrations. C’est le nouveau rendez-vous pour déballer les enjeux climatiques sur franceinfo. Samedi 23 septembre, Service de l’Aménagement de l’Environnement.

Le 18 septembre, Elizabeth Bourne révélait les grandes lignes du plan de planification environnementale du gouvernement. Emmanuel Macron doit également présenter le détail de ces annonces le 25 septembre, avec un seul objectif en tête : réduire les émissions de gaz à effet de serre de la France de 55 % d’ici 2030 par rapport à 1990.

France Info : L’objectif fixé par le gouvernement français vous semble ambitieux ?

François Jimin : Quand on sait que la France a réussi jusqu’à présent à réduire ses émissions de 25 % par rapport à 1990, c’est clairement ambitieux car il faut réaliser en sept ans un peu plus que ce que nous avons réalisé jusqu’ici en 32 ans. Ce n’est pas rien. Dans les années 1990, la situation suscitait beaucoup moins d’inquiétude. Mais au contraire, les premières tonnes sont souvent les plus faciles à couper. Et puis ça devient plus compliqué.

Cela signifie-t-il que cet objectif semble impossible à atteindre ?

Pas nécessairement, mais supposons qu’il faille s’en donner les moyens. À cet égard, il faut dire qu’accorder 10 milliards supplémentaires est une bonne nouvelle, même s’il est clair que nous sommes encore loin du but. Ce qui me préoccupe le plus, c’est la façon dont cette discussion sur la planification environnementale se concentre exclusivement sur les objectifs.

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Mais c’est assez normal. Si nous voulons planifier, fixons-nous des objectifs ?

Il faut évidemment des objectifs. Les entreprises ont besoin de signaux clairs à long terme pour pouvoir investir.

« Sans une ligne politique claire, les investissements nécessaires ne seront pas réalisés. Regardez ce qui se passe au Royaume-Uni. »

François Gemin François Gemin est professeur à HEC et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

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Au moment même où le plan de transition verte est annoncé en France, le Premier ministre britannique Rishi Sunak a annoncé qu’il abandonnait les engagements pris par son prédécesseur Boris Johnson il y a deux ans, lors de la COP 26 en 2018. Glasgow, en 2021. il y a deux ans, le plan climatique du Royaume-Uni semblait être l’un des plus ambitieux au monde. Aujourd’hui, le Royaume-Uni apparaît comme le pire élève de la classe européenne.

Alors que s’est-il passé entre-temps ? Les objectifs étaient-ils trop ambitieux ? Toutefois, la couleur de la politique gouvernementale n’a pas changé.

Le problème est que lorsque nous fixons des objectifs, ce sont souvent les suivants. Aujourd’hui, tous les objectifs de planification, en France comme en Europe, sont calés sur 2030. Quoi qu’il arrive en 2030, le gouvernement changera, la Commission européenne aussi. Le gouvernement de 2030 se sentira-t-il responsable des engagements pris par le gouvernement de 2023 ? Donald Trump, s’il est réélu à la Maison Blanche l’année prochaine, se sentira-t-il responsable des engagements pris par Joe Biden ?

Mais c’est une question rhétorique. Visiblement, vous connaissez la réponse ?

Justement, c’est pire pour la neutralité carbone. De nombreuses entreprises se sont fixé un objectif de neutralité carbone pour 2050. C’est bien, mais combien de ces entreprises seront encore là en 2050 ? C’est encore pire dans l’Accord de Paris, car nous fixons des objectifs d’augmentation des températures d’ici 2100.

« Tous les chefs d’État qui ont pris cet engagement à Paris, lors de la COP 21, savaient pertinemment qu’ils mourraient tous en l’an 2100. »

François Jimin

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Devons-nous nous fixer des objectifs plus proches de nous, plus proches les uns des autres ?

Bien sûr, c’est toujours plus simple de prendre des engagements pour les prochains. Je pense que nous voulions aussi calibrer les objectifs politiques sur les horizons temporels des modèles climatiques, puisque le modèle faisait des projections sur 30 ou 50 ans. Nous fixons également des objectifs politiques qui correspondent à ce calendrier. Mais politique et climat ne sont pas du tout le même rapport au temps.

Ne vaudrait-il pas mieux abandonner complètement les objectifs et donc, en quelque sorte, abandonner la planification de la transition ?

Ne jetons pas non plus le bébé avec l’eau du bain. Les entreprises ont besoin de signaux clairs. Ils ont besoin de politiques qui puissent être durables dans le temps. Il est clair que tout changement politique créerait de l’incertitude. C’est désastreux pour les investissements. Mais au-delà de ces objectifs, il nous faut avant tout un chemin. Je suis très préoccupé par la vague de défaitisme qui peut parfois déferler sur la société, où certains considèrent que les objectifs sont désormais hors d’atteinte et que tout est fini. Si ces objectifs semblent parfois hors de portée, c’est parce que nous avons tracé l’horizon, mais pas le chemin qui nous y mènera. Ainsi, en effet, plus on avançait, plus l’horizon semblait s’éloigner.

Que faut-il compléter ?

Nous devons faire deux choses. Premièrement, nous devrons lancer toutes nos forces dans la bataille. Il ne faudra pas s’en tenir à un seul objectif, et c’est la loi de l’économiste Charles Godard : lorsqu’une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure. Nous devons faire de notre mieux.

« Lorsque les pompiers arrivent dans un bâtiment en feu, ils ne se fixent pas pour objectif de sauver 55 % des personnes qui s’y trouvent. »

François Jimin

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Ils vont évidemment essayer de sauver tout le monde. Je pense que nous devons maximiser nos efforts. Il faut avant tout tracer un cap avec des balises qui nous permettent de corriger la situation si nous nous éloignons de nos objectifs, et ce sont aussi des petites victoires qui nous motivent et nous convainquent que nous y arriverons. Nous sommes tous égaux. Si vous me disiez que je perdrais dix kilos d’ici 2030, je sais très bien que je devrais attendre 2029 avant de commencer.

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